main_L_____cole_de_la_r__ussite

FIGAROVOX - Dans un entretien fleuve à FigaroVox, l'ancien candidat à la présidentielle dénonce le caractère inégalitaire de la réforme du collège, délivre sa vision de l'école, et revient sur son expérience de ministre de l'Éducation nationale.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

Vous avez jugé sévèrement la remise en cause du latin et du grec. Vous avez même dit: «c'est une décision dégueulasse». Qu'est-ce qui vous choque aussi profondément dans cette réforme ?

La proposition de l'école pendant plusieurs décennies a été d'ouvrir aux enfants de toutes origines et de tout milieu le niveau le plus exigeant pour que celui-ci leur serve de viatique, de bagage de route pour la vie. Il faut d'abord se concentrer sur ce qui fait la différence en termes de reconnaissance sociale. Bien sûr, on peut dire que la profession, les revenus, sont une forme de différence très importante, mais ce qui fait la différence principale de reconnaissance, c'est d'abord la langue: la langue comme moyen d'expression, comme moyen d'acquisition de connaissances, comme clef d'appropriation d'une culture. La culture n'est pas seulement l'accumulation de connaissances, mais une sédimentation à travers le temps qui vous permet de comprendre le monde et d'acquérir les instruments précieux pour s'y retrouver. Lorsqu'on pense à ces générations d'enfants issus de milieux matériellement ou culturellement défavorisés, l'école leur ouvrait une voie qui était d'excellence. L'excellence n'était pas réservée à ceux qui avaient les moyens de la recevoir à la maison, mais ouverte à tous ceux qui étaient assez intéressés, assez éveillés pour accrocher leur attention et, pas à pas, faire ce chemin vers la maitrise de l'expression, la maîtrise de la pensée.

Depuis les humanistes de la Renaissance, on sait que la découverte des langues mères (ou des langues étrangères) est une des clefs pour maitriser le secret de la langue. Et voilà que d'un trait de plume, on supprime deux chemins de transmissions: les langues mères, le latin et le grec, et les classes bilingues. Ceux qui ne raisonnent qu'en termes de gestion et d'horaire s'en réjouiront. Pour moi, c'est un attentat contre quelque chose d'extrêmement précieux dont nous avons hérité, contre quelque chose qui est constitutif de notre histoire et de notre pays. Prendre ces décisions sans débat, à travers des commissions si peu représentatives, me paraît d'une légèreté scandaleuse. Cela traduit l'obsession récurrente de certains, au sein de l'Education nationale, de tourner la page de notre patrimoine, de notre héritage culturel.

Quelles seront les conséquences sociales de cette réforme ?

Au téléphone, l'administration ou l'interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l'emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance - et cela d'où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C'est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l'expression de ce qui bouillonne à l'intérieur de nous et qu'on ne parvient pas à traduire, à exprimer.

Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d'expression ou de compréhension de l'individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d'émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l'obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l'Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l'élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l'élitisme social, la constitution d'une élite par la naissance ou par l'argent. Pour moi, c'est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu'elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n'est pas le minimum pour tous, c'est le maximum, l'excellence, proposés à tous.

Vous parlez d' «obsession de tourner la page». A cet égard, que vous inspire les nouveaux programmes, en particuliers ceux d'histoire et de lettres ?

Tout d'abord, je retiens le terrorisme jargonneux, cette incapacité à parler simplement des choses. Je vous cite deux passages du programme de 5e, 4e et 3e, qu'on appelle «cycle 4». «Le principe essentiel de cette progressivité est la notion d'acceptabilité (en fonction des genres, des situations d'énonciations, des effets recherchés et produits), notion qui permet à la fois le lien avec le socle et l'approche communicationnelle développée en langues vivantes.

La progression au cours du cycle 4 veille a approfondir chaque notion, en choisissant les attributs les plus pertinents pour chacune. Il s'agit aussi de construire progressivement chez l'élève une posture réflexive lui permettant de manipuler la langue, de la décrire et de la commenter.» Et plus loin: «Les notions à travailler au niveau du texte dans les productions d'écrit des élèves sont les suivantes: la cohérence textuelle (maitrise de la chaine anaphorique et des substituts nominaux et pronominaux), la cohésion textuelle avec la maîtrise des temps et modes verbaux, l'enchaînement interphrastique (liens logiques), la maitrise du thème et du propos avec un usage pertinent de la ponctuation. Ces notions sont abordées de manière spiralaire tout au long de l'année, en s'appuyant sur les réalisations langagières des éleves.»

Si je me souviens bien, je suis agrégé des lettres, même si le concours était il y a bien des lunes. Je vous assure que ne suis pas du tout sûr de comprendre ce qu'on veut dire lorsqu'on fait de la «notion d'acceptabilité» le «principe essentiel de la progressivité» dans l'apprentissage d'une langue tout en «faisant le lien avec le socle et l'approche communicationnelle d'une autre langue»! Et quant à l'abord «en manière spiralaire» appuyées sur «les réalisations langagières», j'ai tendance à penser qu'on se moque du monde, et qu'en tout cas on confond langue et jargon pour initiés! Et il y a mille exemples de ce genre…

Quant à l'histoire, le fait qu'entre le VIIe et le XIIIe siècle, on ne retienne comme obligatoire que l'Islam (débuts, expansion, sociétés et cultures) et que tout le reste soit facultatif, que l'organisation de la chrétienté médiévale ne soit même pas nommée, sinon au chapitre suivant sous la forme condescendante «une société rurale encadrée par l'église», tout cela est un parti pris (est-il conscient ou inconscient?) qui s'apparente à la dénaturation de notre histoire! Et le parti pris méthodologique qui fait ignorer les grandes figures de notre histoire, Guillaume le Conquérant ou Philippe-Auguste ou Saint Louis, ou Jeanne d'Arc, Louis XI, ou Henri IV, pour privilégier les faits de société me paraissent une mauvaise compréhension de l'esprit des élèves qui sont, pour un grand nombre, encore éloignés des abstractions sociologiques, et qui demandent des figures et des histoires pour découvrir l'histoire.

En 1990, vous écriviez un livre intitulé La décennie des mal-appris. Au-delà de la réforme actuelle, on a le sentiment que la déliquescence de l'école s'est poursuivie. Comment en est-on arrivé-là ?

D'abord, il y a un combat idéologique qui ne se partage pas selon la frontière droite/gauche. Il y a d'un côté ceux, dont je suis, qui croient à la maîtrise disciplinaire, à celle des connaissances, qui aiment le patrimoine culturel que nous avons reçu en héritage et qui pensent que celui-ci doit se transmettre de génération en génération. Et il y a ceux qui pensent qu'au fond la démarche technique d'enseignement est plus importante que la maîtrise des connaissances. Si vous regardez le monde enseignant, le SNES, syndicat de la FSU d'origine communiste dans son inspiration et le SNALC, syndicat de droite dans son inspiration, sont en fait du même côté, maîtrise disciplinaire et concours égalitaire. Ils pensent qu'il vaut mieux maitriser une discipline pour l'enseigner et la transmettre. De l'autre côté, il y a des mouvements qui ressentent cette référence au concours, à la maîtrise des disciplines comme le vestige d'un certain élitisme. Cet affrontement lent et souterrain perdure, mais personne n'en formule les termes.

Il y a également un deuxième affrontement subreptice: celui des prétendus «modernes» contre les réputés «anciens». Lorsque vous regardez les résultats des pays étrangers dans les classements internationaux, vous vous apercevez que ce sont les méthodes traditionnelles de transmission qui fonctionnent le mieux. Il y a eu le débat sur la transmission de la lecture et de l'écriture. Trente pour cent des élèves arrivent en sixième sans maîtriser la lecture et l'écriture. A huit ou neuf ans, sauf exception, ils sont déjà condamnés à l'échec. Pour autant, je ne considère pas que l'école française - eut-elle conservée ses axes - était idéale. L'école traditionnelle française, bien qu'elle soit mille fois plus efficace que celle qu'on prétend construire, souffre d'un déficit de transmission de la créativité, de déclenchement de la confiance en soi chez l'enfant. Il y a beaucoup à faire pour passer de la culture de l'appris à la culture du créer. Seulement, je crois qu'on ne crée bien qui si l'on a, au minimum, la carte et la boussole pour se repérer dans les jungles du réel et du virtuel.

Les ministres de l'Education nationale passent et les hauts fonctionnaires de la rue de Grenelle restent. Quelle est l'influence de ceux qu'on appelle les «pédagogistes» ?

C'est une influence importante, bien sûr. Un jour, une de vos consœurs, célèbre pour ses diatribes sur les questions éducatives, a cité comme étant de moi un texte de programme de français à l'école primaire qui était totalement jargonneux et incompréhensible. Après vérification, je me suis aperçu qu'il avait été réécrit dès après mon départ de la rue de Grenelle par les circuits habituels qui décident souvent, même sans que les ministres soient au courant. Pour autant, je ne crois pas que les «technocrates» décident de tout. Dès l'instant qu'il y a des ministres forts, des ministres qui pèsent, cette grande administration répond et obéit.

Pourtant, vous écriviez: « Quelle est la différence entre un optimiste et un mort ? Aucune. Ce sont tous les deux des ministres réformateur de l'Education nationale ». Quelle a été votre marge de manœuvre réelle lorsque vous occupiez cette fonction ?

Elle était grande. Je n'ai peut-être pas tout réussi (quatre ans c'est court), mais je rappelle, par exemple puisque c'est le sujet d'aujourd'hui, que c'est moi qui ai instauré le latin en cinquième et le grec en troisième. C'est également moi qui ai fait la première réforme du collège pour proposer des parcours différenciés et sortir de la brutalité du collège unique. Je pourrais aussi citer la réécriture des programmes d'histoire de l'école primaire pour qu'on étudie celle-ci au travers de figures principales depuis Clovis et Charlemagne en passant par Jeanne d'Arc jusqu'à Victor Hugo et Marie Curie. Je souhaitais ainsi que la chronologie des générations s'incarne dans des figures repères. Je n'ai pas eu le sentiment d'avoir à me battre contre l'administration et si je ne suis pas arrivé à tout ce que je voulais, c'est probablement parce que je ne suis pas allé assez vite. Mais dans l'ensemble, les enseignants se sentaient compris et fédérés à tel point que lors de l'élection présidentielle de 2007, plus de trente pour cent des enseignants ont voté pour moi. Les réformes sont possibles et on peut les accomplir.

Quel regard portez-vous sur les incidents qui ont émaillé la minute de silence après les attentats de janvier ?

Ce n'est pas forcément surprenant. Quand vous organisez une manifestation obligatoire et que vous avez des adolescents en face de vous, forcément dans tous les temps et sous toutes les latitudes du pays, certains d'entre eux broncheront. De plus, on est dans un monde facilement «complotiste», et les adolescents y sont spontanément portés, internet aidant. Surtout lorsqu'il y a en arrière-plan la question religieuse. Comme vous le savez, je suis à la fois chrétien assumé et défenseur de la laïcité. Expliquer la laïcité est compliqué et parfois cette explication est insuffisante. Il y a des approches familiales pour qui la religion est quelque chose de central dans la vie.

Ne faut-il pas être plus strict en matière de laïcité ?

Je vous rappelle qu'en 1994, lorsque j'étais ministre de l'Education nationale, j'ai écrit la circulaire interdisant le voile à l'école. J'ai jugé que les jeunes filles mineures devaient être protégées des pressions. Face à la multiplication des incidents, j'ai compris que l'Etat devait prendre ses responsabilités et ne pouvait pas laisser les chefs d'établissements et les enseignants régler le problème seuls. Il y avait des pressions au nom de la différence entre sexes. C'est toute une vision du monde sur laquelle je ne pouvais pas fermer les yeux qui était en jeu. En quelques mois, ce que j'espérais s'est vérifié. Le voile comme instrument de pression, comme moyen de prosélytisme, a pour ainsi dire disparu des établissements scolaires français. Mieux encore, ce résultat a été obtenu sans qu'une seule fois l'islam comme religion ou les jeunes musulmans comme croyants ne soient injuriés ou blessés.

Au-delà des questions de laïcité n'y a-t-il pas un problème d'autorité ?

J'ai plaidé pour que l'école soit un domaine protégé, pour que la loi de la rue ne s'y exprime pas, pour que l'autorité des enseignants soit garantie. C'est ce que j'ai appelé la «sanctuarisation de l'école». À l'école, ce qui doit s'imposer, ce n'est pas la loi du plus fort, c'est celle du plus savant et du plus généreux. Cela nécessite un autre ordre que celui de la rue. C'est pourquoi, j'ai toujours été hostile à la présence, que beaucoup fantasmaient, de policiers dans les écoles.