19 juin 2008
Menaces sur les sciences de l'homme
Article publié dans le journal Le Monde du 19 juin 2008.
Le gouvernement et la direction du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) préparent le démembrement de l'institution en une sorte de "holding d'instituts", ce qui a soulevé de très nombreuses protestations : le conseil scientifique du CNRS (composé en majorité de personnes nommées par la ministre, dont huit étrangers) a refusé de voter le texte proposé.
Cette ultime réforme menace de faire disparaître des pans entiers de la recherche française et d'en soumettre de nombreux autres à des impératifs de court terme; en particulier les sciences de la vie et l'informatique seraient contrôlées en dehors du CNRS. Jamais un gouvernement n'avait chercher à exercer une telle autorité sur la recherche.
A cet égard, les sciences de l'homme et de la société (SHS) apparaissent particulièrement en péril et illustrent les dérives de la politique actuelle. Vues comme inutiles économiquement et comme trop critiques, la tentation est grande de les exclure du CNRS.
Rappelons d'abord que la remise en question de l'implication du CNRS dans le domaine des sciences humaines et sociales est presque aussi ancienne que le CNRS lui-même. Par chance, les responsables successifs du CNRS ont toujours su combattre ces préjugés et accorder une place croissante aux sciences humaines et sociales. Mieux, ils ont favorisé leur professionnalisation et leur internationalisation, au point que leur apport à une meilleure compréhension des transformations du monde contemporain est largement reconnu.
Depuis au moins une quinzaine d'années, il n'est ainsi pas un programme de recherche national qui n'ait intégré les SHS comme un volet indispensable à la compréhension des processus ou problèmes à étudier (sida, cancer, maladies à prion, réchauffement climatique, santé au travail…).
En donnant la priorité à l'accumulation des connaissances de long terme, en s'efforçant de préserver ou de développer des pans entiers de recherche ignorés ou délaissés par l'université (archéologie, anthropologie, études des aires culturelles non européennes…), en insufflant une culture d'évaluation et de recherche en équipe au sein de disciplines longtemps individualistes, le CNRS a donc contribué au développement des SHS dans notre pays. Une part non négligeable des meilleurs chercheurs français dans ce domaine, y compris universitaires, ont travaillé ou travaillent au sein de laboratoires soutenus par le CNRS.
Faut-il rappeler ici que des chercheurs aussi reconnus internationalement que les anthropologues Claude Lévi-Strauss et Maurice Godelier, le géographe Raoul Blanchard, les historiens André Leroi-Gourhan, Christiane Desroche-Noblecourt, Jean-Pierre Vernant et Jacques Le Goff, les économistes Maurice Allais (par ailleurs Prix Nobel d'économie) et Jean Tirole, le philosophe des sciences Georges Canguilhem, le linguiste Claude Hagège et le sociologue Pierre Bourdieu ont reçu la médaille d'or du CNRS.
IDENTIFIER AU PLUS VITE LES DOMAINES CRUCIAUX OÙ LE CNRS DOIT ACCROÎTRE SON INTERVENTION
Les nouvelles orientations données à la politique de recherche, tant au niveau européen que français, la réforme de l'université et les préjugés idéologiques du gouvernement à l'égard des sciences de l'homme mettent cette politique en péril. L'étranglement financier du CNRS au profit de l'Agence nationale de la recherche favorise ceux qui défendent cette politique à courte vue.
Ce qui manque pourtant le plus aux universitaires en SHS pour mener à bien leurs recherches, c'est du temps et du personnel technique et administratif en nombre suffisant. Confrontés à des effectifs étudiants en forte croissance ces dernières années et à l'explosion des formations professionnalisantes, ils ont plus que jamais besoin de liens avec le CNRS dans les cadres des UMR et des délégations provisoires. Le désengagement du CNRS de ces disciplines les priverait définitivement de cette possibilité.
La défense du CNRS ne saurait bien sûr se résumer à la seule défense des postes de chercheurs permanents. Ceux-ci sont néanmoins indispensables. D'abord, pour permettre de couvrir certains domaines ignorés par les universités, faute d'enseignements correspondant ou à la frontière des disciplines habituelles. Certains domaines du droit (par exemple, le droit comparé), ou certains champs interdisciplinaires (par exemple, la criminologie ou l'archéologie), sont, pour diverses raisons, négligés ou absents de l'université française.
De même, certains types d'investigations nécessitent des temps d'enquête très longs et supposent de pouvoir compter sur des chercheurs permanents, comme les recherches portant sur les aires culturelles. Comment disposer de spécialistes de la Chine ou du Moyen-Orient si ceux-ci sont contraints de rester en France neuf mois par an pour leur enseignement ?
Plutôt que de raisonner par discipline, il convient donc au plus vite d'identifier les domaines cruciaux où le CNRS doit accroître son intervention au cours des prochaines années. Mais le choix de ces domaines ne doit pas être dicté par le pouvoir politique ou par les autres scientifiques, mais émaner de la communauté des chercheurs en SHS eux-mêmes. Il faut ici prendre appui sur les nombreux travaux prospectifs réalisés au cours de ces dernières années au sein de l'organisme.
En matière démographique, un rapide examen de la pyramide des âges des chercheurs SHS montre que c'est dans ce domaine qu'existe le déséquilibre le plus flagrant : plus de 800 personnes y ont dépassé les 55ans – soit près de 44% de l'effectif total des chercheurs SHS, contre une moyenne de 26% pour les chercheurs CNRS des autres départements.
Du même coup, la question non seulement du remplacement de toutes les personnes partant à la retraite mais celle d'un plan urgent de recrutement de jeunes chercheurs est, encore plus qu'ailleurs, une question de simple survie pour l'ensemble de ce domaine scientifique. Nous ne pouvons qu'être inquiets dans ces conditions face aux annonces répétées sur le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux, voire aux annonces de reversement de postes au "pot commun" du CNRS.
Plus que jamais, les SHS, comme les autres domaines scientifiques, ont besoin d'un organisme national structurant, qui fixe des priorités de long terme, fournisse les moyens matériels et humains, sous des formes sans doute renouvelées, aux laboratoires pour qu'ils développent leur programme propre.
L'invention d'une nouvelle politique nationale de recherche passe aussi par une critique de l'action passée. Le saupoudrage des moyens et leurs inégalités injustifiées entre les différentes sections, l'opacité qui en résulte, l'absence de volontarisme qui conduit à la concentration des trois quarts des personnels permanents du CNRS en Ile-de-France sont autant de symptômes d'une situation insatisfaisante, qu'il faut réformer, mais dans la concertation et en évitant la tentation de la table rase ou des solutions simplistes.
Jean-Louis Fournel, professeur à l'université Paris-VIII, porte-parole de Sauvons l'université ! (SLU); Bertrand Monthubert, professeur à l'université Paul-Sabatier, président de Sauvons la recherche (SLR); et Frédéric Sawicki, professeur à l'université Lille-II, directeur d'UMR (8026), membre du CA de SLR.
03 avril 2008
La France est en train de perdre son indépendance.
François Bayrou a estimé jeudi sur France Culture que la France était en train de perdre son indépendance avec le retour dans le commandement militaire intégré de l'Otan annoncé par le président Nicolas Sarkozy. "La période où la France était indocile est derrière nous". "Il y a 42 ans que le général de Gaulle a pris la décision de quitter le commandement intégré de l'Otan. La France a gagné en 42 ans une liberté de parole qui nous a permis par exemple de dire non au moment de la guerre en Irak".
"Cette indépendance, cette liberté-là, c'est quelque chose de précieux pour notre pays qu'on est en train de perdre dans l'élan vers l'alignement que Nicolas Sarkozy incarne depuis longtemps et dont je ne crois pas qu'il soit conforme à l'histoire, au génie de notre pays, et pas non plus à la volonté des Français", a-t-il insisté.
François Bayrou a également noté que "ce rapprochement avec l'Otan intervient dans le moment même où en Allemagne le gouvernement manifeste beaucoup
d'indépendance. Dans le temps même où l'Allemagne se rapprochait de cette position d'indépendance de la France, nous, nous faisons le choix inverse en disant que ça va nous permettre de bâtir une défense européenne. Je ne crois pas que ce soit le juste chemin".
24 mars 2008
Les effets pervers de la franchise médicale
Depuis début 2008, la franchise médicale pénalise lourdement, au plan financier, les malades souffrant d'affection de longue durée (ALD), dont certains risquent d'abandonner une partie des soins.
« C'est une vraie catastrophe ». Daniel Billon, président de l'association d'aide aux insuffisants rénaux du Bas-Rhin, une organisation qui compte environ 300 adhérents sur le département, 11 000 au niveau national, est régulièrement alerté par des adhérents qui s'inquiètent des frais supplémentaires à supporter.
« Lorsqu'on est dialysé ou que l'on a subi une greffe de rein, des traitements complémentaires adaptés sont absolument nécessaires. Il est indispensable de se protéger la peau des UV A et B, le soleil étant notre principal ennemi. Les crèmes coûtent cher et ne sont souvent pas remboursées, alors qu'il vaut mieux agir préventivement. Des pathologies extérieures se développent, et beaucoup ont besoin de prendre des veinotoniques, désormais remboursés ».
Des appels des assistantes sociales
D'autres patients sont contraints de compenser l'avitaminose, consécutive aux dialyses répétées, en avalant des comprimés d'huile de foie de morue. « A raison de trois boîtes par mois, cela fait 36 € à débourser ! Dans certaines pharmacies, la boîte vaut 16,40€ l'unité au lieu de 12€ ! ». Daniel Billon n'hésite pas à parler de « galère » pour les malades moins fortunés. « Des assistantes sociales me signalent le cas de déficients rénaux qui réclament de l'aide pour pouvoir se soigner correctement ».
La crainte pour l'avenir est grande
Car la facture annuelle risque d'être élevée. « Aux 50€ de franchise médicale s'ajoutent les médicaments non remboursés -comme les crèmes anesthésiantes spécifiques pour les personnes sujettes aux allergies cutanées-, ainsi que 50€ pour les actes médicaux, cela fait plus de 100€ par an ! »
La crainte pour l'avenir est grande. « Une personne qui doit se rendre trois fois par semaine à l'hôpital pour y subir une dialyse devra peut-être payer un jour 12€ par semaine, soit 614€ par an, rien que pour les transports ».
Fort heureusement, ce ne sera pas le cas en 2008. Mais Daniel Billon estime qu'« on a ouvert la boîte de Pandore » et soutient l'action de la Fédération nationale des dialysés et des transplantés, qui a collecté plus de 6 000 lettres de protestation à remettre au gouvernement.
Laurence Rey
Article publié dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace du Jeu 20 mars 2008.
01 mars 2008
Jean Peyrelevade souligne "l'absence de principe directeur de la politique économique" du président de la République
Dans un entretien accordé au Nouvel Observateur, Jean Peyrelevade nous livre une analyse critique de la politique économique de Nicolas Sarkozy estimant "qu'un choc de confiance, ce n'est pas un axe." Pour l'économiste, candidat pour le Mouvement démocrate dans le XVIème arrondissement, le président de la République "a commis deux erreurs fondamentales La première : ne pas remettre de l'ordre rapidement dans les finances publiques. Un Etat endetté est un Etat impuissant. La seconde : distribuer en année pleine 14 milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux ménages."
Entretien réalisé par Jean-Gabriel Fredet pour le Nouvel Observateur, numéro du 28 février-5 mars
Le Nouvel Observateur. - La détérioration de la situation économique vous étonne ?
Jean Peyrelevade. - J'ai été surpris par l'erreur de diagnostic. Quand les statistiques montrent depuis sept ans que la consommation excède l'offre, creusant le trou du commerce extérieur, donc que la production est incapable de suivre la consommation, le problème est un problème d'offre et non de demande. Sarkozy semble l'ignorer. Autre surprise, l'absence de principe directeur de sa politique économique. Quel est l'axe ? Certainement pas d'augmenter les marges des entreprises, qui dans l'état actuel ne permettent plus l'autofinancement, donc la marche en avant. Pas davantage la réduction des déficits. Un «choc de confiance», ce n'est pas un axe.
N. O. - Le choc de confiance n'est pas au rendez-vous. Mais pouvait-on anticiper les mauvaises surprises, comme la crise des sub- primes ?
J. Peyrelevade. - Personne ne peut reprocher à un homme politique de ne pas prévoir des chocs par nature imprévisibles. En revanche, un homme d'Etat ne doit jamais fonder son action sur des hypothèses d'optimisme extrême. Il doit prendre des décisions qui laissent une marge à l'occurrence de ce type d'événement. Ce que je reproche à Sarkozy, c'est d'avoir fondé ses prévisions sur des taux de croissance irréalistes en l'état actuel de notre économie.
N. O. -Il a trop négligé la dette, trop compté sur le choc de confiance...
J. Peyrelevade. - Il a commis deux erreurs fondamentales La première : ne pas remettre de l'ordre rapidement dans les finances publiques. Un Etat endetté est un Etat impuissant. La seconde : distribuer en année pleine 14 milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux ménages. Je ne dis pas qu'ils profitent aux «riches», je dis que la partie de ce paquet qui va aux «riches» est plus importante que leur pourcentage dans la population. Sarkozy a cru qu'une relance de la demande permettrait de créer un «choc» qui déclencherait un surcroît de croissance. C'est une erreur fondamentale de diagnostic. Les déficits - budget et dette publique - vont continuer à croître ...
N. O.- ... Violant les normes de Maastricht et compromettant la présidence française de l'Union...
J. Peyrelevade. - Formellement la présidence française se déroulera de manière convenable. Mais l'influence réelle de la France sera affaiblie par son incapacité à respecter les disciplines communes.
N. O. - Le gouvernement prétend lutter contre la désindustrialisation...
J. Peyrelevade. - Ce combat est nécessaire, mais la méthode est inefficace : maintenir une base industrielle consiste d'abord à permettre aux entreprises de reconstituer leurs marges pour qu'elles puissent investir, fassent de la recherche, fabriquent de nouveaux produits. Notre politique économique fait les choses à l'envers. Je ne nie pas l'intérêt d interventions publiques ponctuelles. Elles ne fondent pas une doctrine. Il faut d'abord réunir en amont les conditions d'une bonne santé.
N. O. - Sarkozy avait promis d'augmenter le pouvoir d achat, mais les salariés sont à la peine alors que les salaires des patrons augmentent...
J. Peyrelevade. - Il condamne les excès de façon extraordinairement rigoureuse, mais le verbe qui n'est pas suivi d'action devient démagogique. Si son grand projet est de redonner des couleurs au pouvoir d'achat, à politique inchangée l'échec est garanti.
N. O. - Les choses risquent d'empirer ?
J. Peyrelevade. - Le Parti socialiste évoque un plan de rigueur. Je n'y crois pas. Je pense que la peur du changement l'emportera sur les nécessités de fond. En 1983, Mitterrand a changé de cap parce qu'il y était forcé. Aujourd'hui, avec l'euro, il n'y a pas de mur car il n'y a plus de problèmes de réserves de change. La dégradation risque d'être continue. Et silencieuse.
Jean-Gabriel Fredet
Le Nouvel Observateur, 28 février-5 mars 2008.
28 février 2008
Pourquoi Sarkozy n'est plus populaire
Article publié dans Le Monde du 27 février 2008.
La vertigineuse baisse de popularité de Nicolas Sarkozy est d'autant plus préoccupante pour lui qu'elle touche non seulement ceux qui n'ont pas voté pour lui mais aussi une part croissante de l'électorat de droite et qu'elle s'accompagne d'une hausse concomitante de son premier ministre, François Fillon. C'est donc bien le président lui-même qui est en cause.
On a justement avancé comme cause de ce phénomène l'affichage excessif de la vie privée ou les relations trop visibles avec des amis milliardaires. Mais sa chute s'explique aussi par un grave désaccord avec l'opinion publique sur la conception même de la fonction présidentielle.
Les Français sont attachés à un idéal type du rôle du président de la République tel que le général de Gaulle l'a forgé dans les dix premières années de la Ve République et tel que son adversaire principal François Mitterrand l'a repris à son compte deux septennats durant. C'est parce qu'il s'écarte trop de ce modèle de référence que Nicolas Sarkozy décontenance une part importante des électeurs, y compris à droite.
Dans cet idéal type, trois fonctions sont associées au président classique de la Ve République. La première est d'être un arbitre. Non au sens que certains avaient voulu y voir de l'arbitre-spectateur se contentant de compter les points. Mais au sens de l'arbitre-acteur qui, après débats et discussions, tranche et fixe la ligne ou, en cas de crise, trouve les voies de l'apaisement ou les solutions.
Or Nicolas Sarkozy pratique tout autrement. Il lance des idées, présentées comme des décisions, avant, au vu des réactions, de les moduler, de les corriger, voire de les abandonner. Mais en court-circuitant les intermédiaires dans ce face-à-face constant entre le président et les Français, la parole présidentielle perd de son poids. Et le chef de l'Etat n'est plus dans la position d'un arbitre, puisqu'il a lui-même fixé la ligne au départ et est amené trop souvent à se déjuger. Sans problème quand Nicolas Sarkozy était président de l'UMP, candidat ou même ministre, cette façon d'agir désoriente quand elle émane du premier personnage du pays.
La deuxième fonction du président classique de la Ve République est celle de rassembleur. Celui qui dépasse les frontières du parti politique qui a contribué à le porter au pouvoir, et respecte l'adage selon lequel le roi de France oublie les querelles du duc d'Orléans. Il y avait certes de l'hypocrisie dans cette posture, et aucun président ne s'est désintéressé du jeu des partis ni n'a abandonné de lui-même son influence sur celui dont il était issu.
Mais Nicolas Sarkozy va beaucoup plus loin en restant le leader de fait de l'UMP. Pis : fidèle à lui-même, il ne s'en cache pas. Ne réunit-il pas chaque semaine l'ensemble des dirigeants de l'UMP à l'Elysée et, dit-on, horresco referens, dans la salle même où se tient le conseil des ministres ? Ne prend-il pas la parole dans les conseils nationaux du parti ? N'intervient-il pas de bout en bout dans la bataille de Neuilly à laquelle son propre fils se trouve mêlé ? Dans ces conditions, et tout naturellement, le taux de soutien à Nicolas Sarkozy tend à s'aligner sur le niveau de l'UMP, minoritaire, forcément minoritaire.
La troisième fonction du président classique de la Ve République est de se consacrer à l'essentiel. Dans ses Mémoires d'espoir (Plon, 1970), le général de Gaulle définit le président comme "l'homme en charge de l'essentiel". Avec Nicolas Sarkozy, on peut ajouter : "et de l'accessoire" ! Quand, en deux jours, le président reçoit les syndicats de chauffeurs de taxis et les représentants des buralistes, puis descend sur le perron de l'Elysée pour annoncer une avance de 200 euros aux titulaires du minimum vieillesse, la fonction change, au risque du clientélisme et de l'électoralisme. Or les Français, et singulièrement les électeurs de droite, l'ont élu pour réformer le pays en sachant résister aux corporatismes et pour fixer des priorités claires plutôt que pour lancer un nouveau débat par jour.
"ARBITRE ET GARANT DES INSTITUTIONS"
Dans la popularité nouvelle de François Fillon, il y a moins, semble-t-il, la reconnaissance de ses mérites que le désir très profond que soit réhabilitée la fonction de chef de gouvernement. Les Français ont intégré une répartition des tâches qui vient de loin dans notre histoire. Pour que le président puisse joue son rôle d'arbitre, de rassembleur et en charge de l'essentiel, il doit s'appuyer sur un premier ministre qui dirige au jour le jour l'action gouvernementale dans les priorités qui lui sont fixées, affronte la critique, assure la tâche de chef politique de son camp et, enfin, protège le président. Dans un sondage du Cevipof de juin 2007 sur le rôle attendu du président de la République, 34 % seulement des personnes interrogées répondaient "diriger lui-même le pays" et 66 % "exercer une fonction d'arbitre et de garant des institutions".
Avec le quinquennat, et aussi avec son tempérament, Nicolas Sarkozy estime cette conception de son rôle dépassée, mais il n'est pas compris du plus grand nombre. Ce qui aboutit à cette situation cocasse où le premier ministre ne protégeant plus le président, c'est ce dernier qui très efficacement protège son second.
On peut penser que le modèle de Nicolas Sarkozy n'est pas le général de Gaulle mais bien davantage un leader comme Tony Blair. Le chef à la fois du pays et de son parti, le face-à-face direct avec l'opinion, le brillant orateur venant défendre chaque semaine sa politique aux Communes... Mais en France, le sacre du président oint par le suffrage universel, l'étendue de ses pouvoirs sans contrepoids rendent la transposition des pratiques anglaises dans les habits de la Ve République excessive et parfois insupportable.
L'impopularité de Nicolas Sarkozy trouve une part de son explication dans la façon dont il exerce la fonction présidentielle où, pour beaucoup, il sort du cadre de la photo laissée par ses prédécesseurs. Il y a là une question majeure pour la réussite du quinquennat Sarkozy. Acceptera-t-il de changer pour revenir progressivement vers le triptyque de la Ve République : arbitre-rassembleur-en charge de l'essentiel, mais en abandonnant une partie de lui-même ? Ou bien choisira-t-il de persévérer en attendant que les Français acceptent son changement du paradigme institutionnel, avec comme seul bouclier d'ici à 2012 les mots de René Char : "Serre ton bonheur, va vers ton risque, à te regarder ils s'habitueront."
Jérôme Jaffré, éditorialiste associé.
27 février 2008
Une santé moins solidaire
Article publié dans Libération du mardi 12 février 2008.
Didier Tabuteau responsable de la chaire santé à Sciences-Po.
Qu’est-ce qu’un demi-euro ou un euro pour se faire soigner ? La question faussement naïve revient régulièrement dans le débat sur les franchises. La modicité de la somme dissimule en réalité un enjeu crucial pour l’avenir de l’assurance-maladie. La Sécurité sociale repose en matière de santé sur une solidarité entre les bien portants et les malades. Il ne s’agit pas, comme en matière de retraite, d’accumuler des durées de cotisations pour bénéficier en retour d’une pension. L’objectif devrait être, pour chacun d’entre nous, de payer cotisations et CSG pendant toute notre vie sans rien recevoir en contrepartie. L’idéal n’est-il pas de vivre toute sa vie en bonne santé et de décéder brusquement à un âge le plus avancé possible ?
La contribution des malades à leurs dépenses de santé, en particulier par l’instauration d’un ticket modérateur, a pourtant été inscrite dès l’origine dans les textes. Or la «responsabilisation» des malades par l’argent, pour reprendre l’argumentation moralisante avancée, a des effets délétères. Elle dissuade les moins fortunés, malgré la CMU, mais aussi nombre de familles aux revenus intermédiaires, de recourir précocement aux soins ou de s’engager dans des démarches de prévention. Sans oublier les renoncements à des appareillages indispensables comme les prothèses dentaires ou auditives. Mais elle n’a que peu d’effets sur les catégories les plus favorisées, qui bénéficient de surcroît des meilleurs contrats de protection complémentaire. Quoi qu’il en soit, le coût supporté par l’usager, directement lorsqu’il n’a pas d’assurance complémentaire ou de mutuelle, ou indirectement lorsqu’il en dispose, ne se résume pas aux montants, encore limités, des franchises. Pour mesurer les effets de la réforme en cours, il faut prendre en compte le «reste à charge» (RAC), c’est-à-dire l’ensemble des sommes dues au-delà du remboursement par la Sécurité sociale. Par exemple pour un acte médical, ce «RAC» ne se limite pas au forfait de 1 euro résultant de la loi de 2004, mais résulte de l’addition de ce forfait, du ticket modérateur de 30 % et d’un éventuel dépassement tarifaire. Pour une consultation d’un médecin généraliste pratiquant les tarifs de la Sécurité sociale, cela représente près de 8 euros sur 22 et pour celle de médecin spécialiste exerçant en secteur 2, tarifée à 50 euros, près de 35 euros ! On est loin du 1 euro brandi par les défenseurs de la réforme.
En outre, l’argument de la responsabilisation financière bute sur les réalités de la dépense de santé. 10 % des assurés, les plus gravement malades, représentent les deux tiers des dépenses. Personne ne peut penser que des hospitalisations ou des chimiothérapies révèlent les excès d’un consumérisme médical ! Quant aux autres dépenses, un tiers du total, elles répondent pour l’essentiel à de véritables besoins sanitaires. La maîtrise des dépenses, si elle est d’une impérieuse nécessité pour garantir la bonne utilisation des deniers sociaux, ne doit pas passer par la pénalisation économique des malades. Insidieusement, l’augmentation du reste à charge peut fissurer les fondements mêmes du système d’assurance-maladie. Demi-euro par demi-euro, la part de la Sécurité sociale dans le remboursement des dépenses de santé, du moins en médecine de ville et en dehors des affections de longue durée, diminue progressivement. A ce rythme, l’assurance-maladie n’assurera bientôt plus qu’une fraction minoritaire de la dépense.
On peut imaginer, dans un scénario catastrophe, qu’à terme ces dépenses courantes soient totalement laissées à la charge des assurés sociaux. Dans cette perspective, accroissements du ticket modérateur, forfaits et franchises peuvent apparaître comme les instruments d’une «politique du salami», qui débite, méthodiquement, par fines tranches successives les renforts de la protection solidaire. Ces mesures font le lit, ingénument ou délibérément, d’une privatisation au moins partielle de l’assurance-maladie. Avec son cortège de risques pour la santé publique et le spectre d’une médecine à autant de vitesses qu’il existe de contrats d’assurance complémentaire. Mais aussi avec la menace d’un encadrement de leurs pratiques sans commune mesure avec les «contraintes» aujourd’hui exercées par l’assurance-maladie. Derrière le développement des franchises et des dépassements d’honoraires, c’est l’avenir de la protection maladie fondée sur la solidarité qui se joue. La lutte contre les gaspillages, pour légitime qu’elle soit, ne doit pas être le paravent de stratégies poursuivant d’autres fins.
Dernier ouvrage paru :Les contes de Ségur, les coulisses de la politique de santé (1988-2006), Ophrys santé, 2006.
16 février 2008
Pour une vigilance républicaine
Appel publié dans le journal Marianne du 15 février 2008.
Les soussignés se réclament de sensibilités très diverses, et ils ont sur un certain nombre de sujets importants des positions très différentes, mais ils ont malgré tout en commun un certain nombre de convictions et de valeurs qu'ils entendent réaffirmer.
- Leur attachement au principe républicain et, en conséquence, leur refus de toute dérive vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective.
- Leur attachement aux fondamentaux d'une laïcité ferme et tolérante, gage de la paix civile.
- Leur attachement à l'indépendance de la presse et au pluralisme de l'information.
- Leur attachement aux grandes options qui ont guidé, depuis cinquante ans, au-delà des clivages partisans, une politique étrangère digne, attachée à la défense du droit des peuples et soucieuse de préserver l'indépendance nationale et de construire une Europe propre à relever les défis du XXI° siècle.
Au-delà de leurs divergences, les soussignés tiennent à rappeler leur engagement à défendre, séparément ou ensemble, ces impératifs, comme toujours cela fut fait au cours de l'Histoire de la République.
Pierre Lefranc, ancien chef de cabinet du Général de Gaulle
Dominique de Villepin, ancien Premier ministre
Ségolène Royal, ancien ministre, Présidente de la région Poitou-Charentes
François Bayrou, ancien ministre, député des Pyrénées-Atmantiques
Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre
Corinne Lepage, ancien ministre
Nicolas Dupont-AIgnan, député de l'Essonne
Bertrand Delanoë, maire de Paris
Maurice Leroy, député de Loir-et-Cher
Nöel Mamère, député de la Gironde
Jean-Christophe Lagarde, député de la Seine-Saint-Denis
Marielle de Sarnez, conseillère de Paris
André Gérin, député du Rhône
Arnaud Montebourg, député de la Saône-et-Loire
Jacqueline Gourault, sénatrice du Loir-et-Loire
Jean-Pierre Brard, député de la Seine-Saint-Denis
Jean-Paul Bled, président des Cercles universitaires d'études et de recherches gauliennes
29 janvier 2008
Décès de Jean Mattéoli
Article publié dans le Figaro du 29 janvier 2008.
Une grande figure de la politique française vient de disparaître. Jean Mattéoli, ancien ministre du Travail et de la Participation de 1979 à 1981, est décédé dimanche à l'âge de 85 ans. Né en Saône-et-Loire, étudiant en droit à Dijon lors de l'invasion de mai-juin 1940, il entre dans un réseau de résistance dirigé par le chanoine Kir. Passeur entre la zone occupée et la zone libre jusqu'en novembre 1942, Jean Mattéoli fabrique aussi des faux papiers. Arrêté en mai 1944, le jeune homme est déporté au camp de concentration de Bergen-Belsen et y demeure un an avant d'être libéré par les Britanniques dans les tout derniers jours de la guerre.
Revenu en France, il sert pendant trois ans au cabinet du commissaire de la République de Bourgogne-Franche-Comté, puis au cabinet de l'administrateur général de la zone française d'occupation en Allemagne. Jean Mattéoli choisit ensuite de rejoindre le monde de l'entreprise. Il fait carrière aux Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais il sera directeur des relations extérieures de cette entreprise de 1953 à 1968 puis devient président des Charbonnages de France de 1973 à 1979.
Parallèlement, l'ancien résistant, d'abord mendésiste puis membre de l'UDSR de François Mitterrand à partir de 1956, rejoint l'UNR en 1967. Chrétien et figure des gaullistes de gauche, membre des instances dirigeantes de l'UDR puis du RPR, Jean Mattéoli est appelé au ministère du Travail par Valéry Giscard d'Estaing en novembre 1979 après le décès de Robert Boulin, retrouvé mort dans la forêt de Rambouillet. En 1983, il devient adjoint RPR au maire de Paris, Jacques Chirac, et conseiller régional d'Ile-de-France.
Cet homme de dialogue et de consensus préside le Conseil économique et social de 1987 à 1999. Sa réputation lui vaut de remplir plusieurs missions délicates à la demande du gouvernement. En 1995, il effectue une médiation à la SNCF lors des grèves contre le plan Juppé et un projet contesté de contrat de plan État-SNCF. À la tête de la Fondation de la résistance depuis 1993, Mattéoli a aussi présidé la mission d'études sur la spoliation des juifs de France (1997-2000), créée après le discours de Chirac reconnaissant la responsabilité de l'État dans la déportation des juifs de France. Il avait par ailleurs apporté un soutien appuyé à Maurice Papon, lors de son procès en 1998.
Guillaume Perrault
18 janvier 2008
Contre les franchises, des malades font la grève des soins
Article publié dans Libération du vendredi 18 janvier 2008
C’est une action inédite, et les associations de malades sont désarçonnées par ce geste singulier de révolte, mais toutes ne peuvent que le soutenir. Au début de ce mois, Bruno-Pascal Chevalier, séropositif, a décidé une grève des soins en signe de protestation devant l’instauration des franchises médicales.
Une démarche rarissime. Et il l’a fait savoir, en écrivant début janvier au président de la République. «Monsieur le Président, je suis atteint d’une affection longue durée, le sida. Par ailleurs, je suis travailleur social et engagé dans diverses associations citoyennes de solidarité. La mise en place de la mesure de la franchise médicale m’oblige à payer 50 euros par an d’impôt supplémentaire par le seul fait que je sois malade…. Avec la franchise médicale, chacun de nous se sent responsable, voire coupable d’être malade, et par cette faute nous allons devoir payer pour l’accès à ce droit fondamental qu’est celui de la santé. Monsieur le Président, je vous fais part officiellement de ma grève de soins que j’entame aujourd’hui en soutien à toutes les victimes de la mise en place de la franchise médicale.»
Silence. Et pour lever tous les doutes, il précise : «Je mène cette action en pleine conscience des risques… Sachez que la franchise médicale va pousser silencieusement beaucoup de malades à prendre la même décision que moi au risque de sacrifier leur vie.»
Les franchises sont en application depuis le 1er janvier, entraînant de fortes réactions politiques de rejet. Ce mouvement personnel de grève peut-il prendre de l’ampleur ? Trois autres malades ont décidé de s’y joindre. L’un est insuffisant rénal et a choisi une grève de la faim - une grève des soins serait, pour lui, immédiatement mortelle. Un diabétique vient de s’y joindre. Un autre, encore, a écrit : «J’ai pris la grave décision au 1er janvier 2008 de stopper toute prise de médicaments. En fait, je fais une grève non pas de la faim mais de médicaments. Je mets sciemment ma vie en danger en faisant cet acte. Il me reste pour vivre 330 euros après avoir payé mes auxiliaires de vie». Et d’expliquer comment, entre l’euro qu’il doit payer à chaque consultation et les différents tickets modérateurs, sa santé a désormais un coût qu’il ne peut plus supporter.
«Avenir». Quelques jours après, Nicolas Sarkozy a répondu à Bruno-Pascal Chevalier. «Sensible à votre cas, lui dit le Président, je vous invite à cesser votre grève des soins qui ne peut que ruiner tous les acquis de votre traitement.» Puis il justifie sa politique. «Ma responsabilité est de dire la vérité… La politique de santé que je veux conduire a pour objectif d’assurer pour tous une meilleure qualité des soins… Le vieillissement de la population et l’apparition de nouvelles pathologies exigent des investissements importants. Ce serait une faute de renoncer à nous préparer collectivement à affronter l’avenir. Au fond, les franchises sont l’expression à la fois de notre responsabilité et de notre solidarité. En outre, les franchises ne privent pas de soins les plus vulnérables».
De fait, cet argumentaire est de plus en plus remis en cause. «Il faut à tout prix un moratoire», martèle le Ciss (Collectif interassociatif sur la santé), qui regroupe les grandes associations de malades. «Il ne s’agit pas d’approuver ces grèves qui constituent un mode d’action dangereux. Mais nous partageons leur combat pour la garantie effective du droit à la santé.»
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ÉRIC FAVEREAU
21 décembre 2007
Jean Peyrelevade
Entretien mis en ligne sur le site du Mouvement Démocrate le 17 décembre 2007
Dans un long entretien, Jean Peyrelevade aborde franchement les transformations du capitalisme. Il met notamment en exergue le caractère insoutenable du modèle capitaliste actuel : insoutenable du point de vue du développement durable, insoutenable du point de vue des inégalités.
Est-ce que l’on doit ou est-ce que l’on peut parler de crise du capitalisme ?
Pas pour l’instant. Nous avons une machine qui est assez efficace, qui fabrique quand même un niveau de croissance mondiale qui jusqu’à présent n’a jamais été atteint. Avoir pratiquement 5% de croissance mondiale sur plusieurs années, c’est une exception historique. La crise actuelle des subprimes américains est une crise liée simplement à l’immobilier, et aux modes de financement de l’immobilier des ménages modestes aux Etats-Unis, c’est une crise de régulation banquière et financière. Elle ne met pas en cause le fonctionnement de l’ensemble de la machine, du moins je ne le crois pas. Simplement, le mode de développement actuel de cette machine globale, parfaitement efficace, qui une fois de plus, n’est pas encore en crise, est insoutenable à long terme pour deux raisons. L’une, fondamentale, est que ce développement est incompatible avec les ressources naturelles de la planète. On parle beaucoup de développement durable mais pour l’instant, le développement, tel qu’il continue à se faire n’est pas durable, de ce point de vue. Deuxièmement, c’est effectivement un développement qui fabrique, à l’intérieur de chaque pays-et c’est vrai aussi dans les pays développés, ce qui est nouveau-une inégalité croissante entre la couche, peu nombreuse mais extrêmement influente et importante en pouvoir des gens qui sont « aux commandes de la machine »,-ce sont des gens qui s’enrichissent énormément et très rapidement. Et ce phénomène d’inégalité croissante au profit d’une « classe », parce qu’il faut l’appeler comme ça, une classe sociale nouvelle, réduite en nombre mais extrêmement riche et extrêmement puissante, se produit, dans tous les pays, pas seulement dans les pays émergents, dans les pays en développement où c’est un phénomène très classique au moment du décollage économique … mais de la même manière, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et en France. Et donc cela, je pense, politiquement et socialement, n’est pas tenable à terme. Et de ce point de vue là, je trouve que Nicolas Sarkozy a été, à lui seul, un symbole éclatant de la constitution de cette nouvelle classe sociale, entre la soirée au Fouquet’s, le soir de son élection, et les vacances sur le yacht de Vincent Bolloré … D’une certaine manière, notre nouveau Président de la République veut montrer qu’il appartient à cette classe sociale.
Quel objectif réaliste face à cette double limite du capitalisme ?
Je pense que l’échelle des richesses doit être définie pays par pays, ce ne peut être un objectif mondial. Chaque pays est responsable de sa solidarité nationale et de son modèle de redistribution. En tout cas, il me semble qu’en France, il est de notre responsabilité politique de faire en sorte que il n’y ait aucune couche sociale, aussi réduite soit elle, qui par fonction, creuse de manière extraordinaire, une inégalité de revenu et de patrimoine avec la moyenne de la population. Le phénomène qui est en train de se passer met en cause notre manière de « vivre ensemble ».
Est-ce cette inégalité qui a créé le désamour des Français pour la mondialisation ?
C’est un des aspects mais ce n’est pas l’aspect dominant dans la méfiance des Français envers la mondialisation. Je pense que ce qu’ils voient d’abord, c’est la redistribution des cartes à l’échelle mondiale qui fait qu’il y a une respécialisation de chaque pays, y compris le nôtre, sur un certain nombre de créneaux, et donc il y a des emplois supprimés, des secteurs qui souffrent du fait de la mondialisation. Je crois que la population voit surtout les emplois supprimés, du fait de cette redistribution des cartes. Elle voit aussi qu’il y a des gens qui en bénéficient. Quand ce sont les cadres, les ouvriers ou les employés d’Airbus ou d’Alstom, c’est très bien. Mais quand les gens qui en profitent font la une des magazines people, s’affichent avec tout leur luxe, en même temps que les vedettes du showbiz ou du sport, dans un mode de vie qui est clairement différent de celui de la moyenne de la population, cela provoque des réactions plus mitigées. Compte tenu de la culture, de l’histoire et de la mentalité française, cette apparition d’une caste, d’une classe supérieure privilégiée, est une circonstance qui aggrave le dépit de la mondialisation, j’en suis convaincu.
Quelles pistes, quelles lignes pour construire un modèle de développement économique qui réduise ces inégalités que vous avez définies ?
Il y a une piste qui me paraît extrêmement importante : lever la confusion qui règne en France entre l’entreprise, partie d’un système productif, et les intérêts des individus. Les entreprises sont des biens collectifs même quand elles sont de droit privé, l’entreprise est un être en soi, avec ses actifs, son appareil industriel et l’on doit tout faire, dans la compétition mondiale, dans le mouvement de mondialisation, pour les renforcer. Mais on a tendance en France a confondre, c’est très clair dans la politique actuelle de Nicolas Sarkozy, c’est malheureusement aussi très clair dans les prises de position du patronat, du MEDEF ou de la CGPME, c’est malheureusement aussi assez apparent dans le discours convenu en faveur des PME, il y a une confusion dont je ne saurais dire si elle est volontaire ou inconsciente, entre le patrimoine de l’entreprise et les intérêts matériels de ses propriétaires, de ses actionnaires, des gens qui la gèrent. Autant l’entreprise mérite un soin particulier, autant je ne vois aucune raison, absolument aucune pour que les revenus du capital ou les revenus du travail aient un traitement en matière de prélèvement fiscal et de cotisations sociales qui serait différent. Or, c’est le cas aujourd’hui, si l’on parle des stocks options, de l’exonération des droits de succession jusqu’à un niveau très élevé, de bouclier fiscal, de la diminution de la fiscalité sur les dividendes, on voit bien que, quelles que soient les justifications particulières de chacune de ces mesures, on est en train de favoriser de manière extrême les propriétaires, les actionnaires de l’entreprise ou ses grands managers et non pas l’entreprise elle-même.
C’est cette logique qui est à l’œuvre dans le cadre de la fiscalité des dividendes ?
La diminution de la fiscalité des dividendes n’apporte rien aux entreprises, n’augmente en rien la marge des entreprises, n’améliore en rien la compétitivité des entreprises. Pour le même effort fiscal, il eût mieux valu baisser d’autant l’impôt sur les sociétés, ce qui d’ailleurs, au bout de la course, aurait fini par procurer le même avantage économique aux actionnaires. Mais au moins, au passage, on aurait renforcé la marge et la compétitivité des entreprises. Ce qui montre bien qu’en France, la droite et en tout cas la droite sarkozienne et une large partie du patronat considèrent que lorsque l’on favorise les actionnaires, les mandataires sociaux, on a aidé et favorisé l’entreprise. C’est un raisonnement complètement faux. Il faut soigneusement distinguer ce qui relève du patrimoine collectif, c’est-à-dire l’entreprise en tant que partie de l’appareil productif et les individus qui n’ont aucune raison, absolument aucune d’être traités fiscalement de manière plus favorable que l’ouvrier ou l’employé de base.
C’est aussi par ce chemin que passe la réconciliation des Français avec l’entreprise ?
Absolument. Les entreprises sont impopulaires ? Parce que les Français ont très bien compris que c’est le lieu où se forment des fortunes individuelles qu’ils considèrent, à tort où à raison, comme illégitimes. On ne réconciliera pas les Français avec l’entreprise tant que la distribution des fruits produits par l’entreprise ne sera pas plus républicaine.