21 décembre 2007
Jean Peyrelevade
Entretien mis en ligne sur le site du Mouvement Démocrate le 17 décembre 2007
Dans un long entretien, Jean Peyrelevade aborde franchement les transformations du capitalisme. Il met notamment en exergue le caractère insoutenable du modèle capitaliste actuel : insoutenable du point de vue du développement durable, insoutenable du point de vue des inégalités.
Est-ce que l’on doit ou est-ce que l’on peut parler de crise du capitalisme ?
Pas pour l’instant. Nous avons une machine qui est assez efficace, qui fabrique quand même un niveau de croissance mondiale qui jusqu’à présent n’a jamais été atteint. Avoir pratiquement 5% de croissance mondiale sur plusieurs années, c’est une exception historique. La crise actuelle des subprimes américains est une crise liée simplement à l’immobilier, et aux modes de financement de l’immobilier des ménages modestes aux Etats-Unis, c’est une crise de régulation banquière et financière. Elle ne met pas en cause le fonctionnement de l’ensemble de la machine, du moins je ne le crois pas. Simplement, le mode de développement actuel de cette machine globale, parfaitement efficace, qui une fois de plus, n’est pas encore en crise, est insoutenable à long terme pour deux raisons. L’une, fondamentale, est que ce développement est incompatible avec les ressources naturelles de la planète. On parle beaucoup de développement durable mais pour l’instant, le développement, tel qu’il continue à se faire n’est pas durable, de ce point de vue. Deuxièmement, c’est effectivement un développement qui fabrique, à l’intérieur de chaque pays-et c’est vrai aussi dans les pays développés, ce qui est nouveau-une inégalité croissante entre la couche, peu nombreuse mais extrêmement influente et importante en pouvoir des gens qui sont « aux commandes de la machine »,-ce sont des gens qui s’enrichissent énormément et très rapidement. Et ce phénomène d’inégalité croissante au profit d’une « classe », parce qu’il faut l’appeler comme ça, une classe sociale nouvelle, réduite en nombre mais extrêmement riche et extrêmement puissante, se produit, dans tous les pays, pas seulement dans les pays émergents, dans les pays en développement où c’est un phénomène très classique au moment du décollage économique … mais de la même manière, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et en France. Et donc cela, je pense, politiquement et socialement, n’est pas tenable à terme. Et de ce point de vue là, je trouve que Nicolas Sarkozy a été, à lui seul, un symbole éclatant de la constitution de cette nouvelle classe sociale, entre la soirée au Fouquet’s, le soir de son élection, et les vacances sur le yacht de Vincent Bolloré … D’une certaine manière, notre nouveau Président de la République veut montrer qu’il appartient à cette classe sociale.
Quel objectif réaliste face à cette double limite du capitalisme ?
Je pense que l’échelle des richesses doit être définie pays par pays, ce ne peut être un objectif mondial. Chaque pays est responsable de sa solidarité nationale et de son modèle de redistribution. En tout cas, il me semble qu’en France, il est de notre responsabilité politique de faire en sorte que il n’y ait aucune couche sociale, aussi réduite soit elle, qui par fonction, creuse de manière extraordinaire, une inégalité de revenu et de patrimoine avec la moyenne de la population. Le phénomène qui est en train de se passer met en cause notre manière de « vivre ensemble ».
Est-ce cette inégalité qui a créé le désamour des Français pour la mondialisation ?
C’est un des aspects mais ce n’est pas l’aspect dominant dans la méfiance des Français envers la mondialisation. Je pense que ce qu’ils voient d’abord, c’est la redistribution des cartes à l’échelle mondiale qui fait qu’il y a une respécialisation de chaque pays, y compris le nôtre, sur un certain nombre de créneaux, et donc il y a des emplois supprimés, des secteurs qui souffrent du fait de la mondialisation. Je crois que la population voit surtout les emplois supprimés, du fait de cette redistribution des cartes. Elle voit aussi qu’il y a des gens qui en bénéficient. Quand ce sont les cadres, les ouvriers ou les employés d’Airbus ou d’Alstom, c’est très bien. Mais quand les gens qui en profitent font la une des magazines people, s’affichent avec tout leur luxe, en même temps que les vedettes du showbiz ou du sport, dans un mode de vie qui est clairement différent de celui de la moyenne de la population, cela provoque des réactions plus mitigées. Compte tenu de la culture, de l’histoire et de la mentalité française, cette apparition d’une caste, d’une classe supérieure privilégiée, est une circonstance qui aggrave le dépit de la mondialisation, j’en suis convaincu.
Quelles pistes, quelles lignes pour construire un modèle de développement économique qui réduise ces inégalités que vous avez définies ?
Il y a une piste qui me paraît extrêmement importante : lever la confusion qui règne en France entre l’entreprise, partie d’un système productif, et les intérêts des individus. Les entreprises sont des biens collectifs même quand elles sont de droit privé, l’entreprise est un être en soi, avec ses actifs, son appareil industriel et l’on doit tout faire, dans la compétition mondiale, dans le mouvement de mondialisation, pour les renforcer. Mais on a tendance en France a confondre, c’est très clair dans la politique actuelle de Nicolas Sarkozy, c’est malheureusement aussi très clair dans les prises de position du patronat, du MEDEF ou de la CGPME, c’est malheureusement aussi assez apparent dans le discours convenu en faveur des PME, il y a une confusion dont je ne saurais dire si elle est volontaire ou inconsciente, entre le patrimoine de l’entreprise et les intérêts matériels de ses propriétaires, de ses actionnaires, des gens qui la gèrent. Autant l’entreprise mérite un soin particulier, autant je ne vois aucune raison, absolument aucune pour que les revenus du capital ou les revenus du travail aient un traitement en matière de prélèvement fiscal et de cotisations sociales qui serait différent. Or, c’est le cas aujourd’hui, si l’on parle des stocks options, de l’exonération des droits de succession jusqu’à un niveau très élevé, de bouclier fiscal, de la diminution de la fiscalité sur les dividendes, on voit bien que, quelles que soient les justifications particulières de chacune de ces mesures, on est en train de favoriser de manière extrême les propriétaires, les actionnaires de l’entreprise ou ses grands managers et non pas l’entreprise elle-même.
C’est cette logique qui est à l’œuvre dans le cadre de la fiscalité des dividendes ?
La diminution de la fiscalité des dividendes n’apporte rien aux entreprises, n’augmente en rien la marge des entreprises, n’améliore en rien la compétitivité des entreprises. Pour le même effort fiscal, il eût mieux valu baisser d’autant l’impôt sur les sociétés, ce qui d’ailleurs, au bout de la course, aurait fini par procurer le même avantage économique aux actionnaires. Mais au moins, au passage, on aurait renforcé la marge et la compétitivité des entreprises. Ce qui montre bien qu’en France, la droite et en tout cas la droite sarkozienne et une large partie du patronat considèrent que lorsque l’on favorise les actionnaires, les mandataires sociaux, on a aidé et favorisé l’entreprise. C’est un raisonnement complètement faux. Il faut soigneusement distinguer ce qui relève du patrimoine collectif, c’est-à-dire l’entreprise en tant que partie de l’appareil productif et les individus qui n’ont aucune raison, absolument aucune d’être traités fiscalement de manière plus favorable que l’ouvrier ou l’employé de base.
C’est aussi par ce chemin que passe la réconciliation des Français avec l’entreprise ?
Absolument. Les entreprises sont impopulaires ? Parce que les Français ont très bien compris que c’est le lieu où se forment des fortunes individuelles qu’ils considèrent, à tort où à raison, comme illégitimes. On ne réconciliera pas les Français avec l’entreprise tant que la distribution des fruits produits par l’entreprise ne sera pas plus républicaine.
04 novembre 2007
Nicolas Sarkozy retoque le financement du Nouveau Centre
Article publié dans Le Figaro du 30 octobre 2007.
Le chef de l’Etat refuse que le texte polémique qui devait permettre au parti d’Hervé Morin de bénéficier de fonds publics soit réexaminé par l’Assemblée.
C’est un camouflet pour Hervé Morin et les membres du Nouveau Centre. Nicolas Sarkozy a expliqué mardi matin, lors d’un petit déjeuner avec les responsables de la majorité, qu’il refusait que la proposition de loi du parti centriste, qui vise à abaisser les seuils nécessaires pour qu’une formation politique bénéficie d’un financement public, soit de nouveau discutée à l’Assemblée, du moins pour le moment.
«On reposera tout ça dans le cadre d'un grand débat sur le financement des partis, des syndicats et des ONG, plus tard», aurait expliqué le chef de l’Etat aux ténors de sa majorité. Tout en rassurant le NC sur «le fait qu’il voulait qu’il garde toute sa place» dans la majorité. Selon d’autres participants à ce petit-déjeuner, la question de l’éventuelle inconstitutionnalité du texte présenté par le NC a été évoquée, notamment par Pierre Méhaignerie.
«Rendez-vous au printemps»
«Rendez-vous au printemps prochain pour l'évolution des règles de financement des partis politiques», a réagi Hervé Morin, président de la formation centriste. Pour lui, «on n’imagine pas un seul instant qu'au moment où les institutions vont donner au Parlement plus de place et plus de pouvoir, on n'intègre pas dans les conditions de financement de la vie politique le fait que les partis politiques doivent être financés aussi en fonction de la représentation parlementaire».
La semaine dernière, la proposition de loi du Nouveau Centre avait provoqué une belle pagaille à l’Assemblée. Les socialistes et le Modem avaient obligé la présidence de l’Hémicycle à provoquer plusieurs suspensions de séance, les députés UMP se trouvant à plusieurs reprises en minorité. L’examen du texte avait fini par être reporté sine die.
05 octobre 2007
Soutenir l’économie solidaire
Article publié dans le journal Libération du 23 août 2007.
Le Grenelle de l’environnement doit aussi proposer un autre mode de développement économique.
Par Claude Alphandéry, président du Conseil national de l’insertion l’activité économique (Criae)
On peut se réjouir de la constitution, auprès d’Alain Juppé puis de Jean-Louis Borloo, d’un grand ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables. C’est le signe d’une prise en considération de notre environnement naturel, des menaces qu’il subit, de son implication dans toutes les activités humaines. La préparation d’un Grenelle de l’environnement apparaît également comme une promesse de traiter l’ensemble des problèmes ; et il est bon qu’ils soient approfondis, au préalable, au sein de six groupes de travail dont la composition comprend des sensibilités très diverses.
Il est frappant toutefois que ces travaux préparatoires ne fassent pas de place explicite à une réflexion sur la relation, la compatibilité entre l’ambition du développement durable et la représentation la plus courante de l’économie : dopée par les nouvelles technologies, la mondialisation et la déréglementation des échanges, et la surmultiplication des flux monétaires, celle-ci apparaît comme orientée avant tout vers l’efficacité financière, la compétitivité, le profit ; et cette représentation est portée par un puissant mouvement d’opinion ; celle des chefs d’entreprises qui voient dans toute disposition fiscale ou réglementaire contraignante un frein, un risque de perdre des marchés et qui dénoncent les mesures les plus élémentaires de taxation, de prévention, de contrôle, comme des coups portés à la croissance et à l’emploi. Opinion soutenue par l’ensemble des médias qui suscitent le désir et les réflexes des consommateurs fascinés par la publicité et par le reportage des pratiques ostentatoires des «élites». Ainsi se diffuse un fétichisme de la marchandise qui privilégie l’avoir immédiat au bien être durable. Certes la voix de quelques experts s’élève et l’opinion n’est pas insensible aux risques encourus. Certains immédiats et dont chacun peut trouver des exemples proches : effets de la pollution, accidents de la circulation etc. D’autres désormais relayés par les médias : réchauffement de la planète, pénurie d’eau potable… D’autres encore sur le nucléaire ou les OGM, contestés mais provoquant un trouble diffus. D’autres enfin imprévisibles, malgré la pléthore d’analystes financiers et la sophistication de leurs modèles économétriques, générés par l’excès ou l’insuffisance de liquidité monétaire.
Les Etats font écho à ces inquiétudes ; l’Europe donne parfois des directives ; des forums mondiaux jouent un rôle d’agitation. Des mesures sont prises qui ne sont pas inutiles mais ponctuelles, symptomatiques ; elles ne s’attaquent pas aux orientations fondamentales, elles esquivent le vrai problème. Comment s’assurer d’un développement durable sans sortir d’une économie unidimensionnelle tournée vers la seule efficacité financière et le profit et peu soucieuse des risques qu’elle génère ? Comment donner toute sa place à une économie respectueuse de l’environnement et de la cohésion sociale hors desquels le développement se casse ? Comment donner toute leur chance aux activités affirmant la solidarité des hommes entre eux et leurs liens avec la nature ?
Des initiatives existent qui constituent de premières réponses. On les trouve dans des activités de services et de soins individuels et collectifs, de commerce équitable, de bio agriculture, d’insertion professionnelle, de tourisme populaire, dans des manifestations culturelles, éducatives, sportives. Elles émanent le plus souvent des mouvements associatifs. Elles se situent, pour une part, sur le marché où elles vendent leurs prestations ; elles recourent néanmoins, pour les missions d’intérêt général qu’elles assurent, aux aides de l’Etat et des collectivités territoriales, au bénévolat et à une épargne non ou moins rémunérée. Initiatives nombreuses, encourageantes, souvent exemplaires ; elles constituent un vaste secteur d’économie solidaire qui ne se substitue ni à l’économie de marché ni à l’économie administrée mais qui les complète, et qui s’inscrit avec celles-ci dans une économie pluridimensionnelle plus soucieuse de cohésion sociale et plus respectueuse de l’environnement, donc dans une dynamique de développement durable et humain. Elles restent néanmoins encore marginales, jugées à tort improductives ou peu productives (alors que leur efficacité est considérable si l’on prend précisément en compte le développement durable et humain) ; elles sont déclassées, dépréciées par manque de reconnaissance et par insuffisance, par instabilité de leurs ressources.
Comment donc aller plus loin, modifier en profondeur la représentation que l’on se fait de l’économie, l’idée que sa seule finalité est le profit, comment la faire basculer dans un autre mode économique compatible avec le développement durable ?
Il faut pour cela, bien au-delà de mesures ponctuelles, donner à ce vaste secteur d’initiatives dispersées une cohérence et un élan, faire prendre conscience à l’opinion que l’élargissement des assises et de la portée de l’économie solidaire ouvre le chemin d’un autre mode de développement répondant au malaise, aux risques d’un monde déséquilibré par une financiarisation extrême. Un chemin ambitieux qui appelle des gestes politiques concertés entre l’Etat, les collectivités territoriales, les partenaires sociaux économiques et qui implique des moyens appropriés : aides publiques programmées sur plusieurs années sous réserve d’évaluation, appui à la formation d’employeurs sociaux, aux projets innovants, au bénévolat, à l’épargne solidaire. C’est une voie à laquelle le Grenelle du développement ne devrait pas manquer de contribuer.
08 septembre 2007
La question de l'alliance avec le MoDem refait surface à la faveur des municipales.
Article publié le 03 septembre 2007 dans le Figaro
C'était une première. Le PS a consacré, samedi, un atelier de son université d'été à l'alliance avec le centre. Une question qui remet en cause les habitudes et fait grincer des dents. Mais la présidentielle a dessiné un paysage nouveau : jamais le Parti socialiste n'a été aussi hégémonique à gauche, jamais la gauche n'a été aussi faible. « Aujourd'hui, la gauche n'est pas en mesure de devenir majoritaire seule », a constaté Pierre Moscovici. « Si notre objectif est de battre Sarkozy, nous ne devons pas écarter les voix du MoDem ». Toutefois, a affirmé le député du Doubs, une éventuelle alliance avec le centre ne doit pas dispenser le PS d'un effort pour retrouver l'électorat de gauche qui a voté pour François Bayrou. Et ne doit pas se traduire par « un changement d'alliance » qui risquerait de favoriser, à la gauche du PS, l'émergence d'un « Linkspartei » à la française, très critique envers « les sociaux traîtres ».
« Amitiés d'intérêts »
Moscovici a proposé de rechercher les points de convergence avec les centristes sur l'Europe, le respect des libertés individuelles, l'immigration, « le refus du caractère agressif du sarkozysme ». Favorable à un dialogue « sans tabou et sans illusion » avec le MoDem, il a suggéré que d'éventuelles « assises du progressisme », proposées par Vincent Peillon ou Pierre Mauroy, soient « ouvertes à ceux des centristes qui le souhaitent ».
Une proposition qu'approuve Ségolène Royal, qui s'est félicitée d'avoir « tendu la main » à François Bayrou entre les deux tours de la présidentielle. Elle ne voit pas qui pourrait empêcher les discussions dans certaines villes pour préparer les municipales, notamment à Lyon. Vendredi, Jean-Christophe Cambadélis a envisagé « un compromis pratique » avec le MoDem aux élections : « J'imagine mal que nous allions aux municipales avec comme mot d'ordre « fermeture », alors que la droite claironnera « ouverture » ».
Hier, Hollande, qui ne croit pas à la volonté de dialogue de Bayrou, a fixé la ligne : « Le rassemblement de la gauche ». Ce qui n'interdit pas d'accueillir sur les listes « ceux qui voudront rejoindre ce rassemblement, s'accorder sur nos propositions et s'opposer à Sarkozy. » Le patron des Jeunes Socialistes, Razzye Hammadi, a mis en garde : « Les amitiés d'intérêts se concluent toujours par des trahisons de circonstance. »
01 septembre 2007
François Rebsamen favorable à des alliances PS MoDem
Article publié dans le journal Le Monde du 22.08.2007
« On ne dirige ni une ville ni un pays replié sur son camp. » C'est sur la base de ce constat, établi dans un entretien à paraître, jeudi 23 août, dans l'hebdomadaire Le Point, que François Rebsamen se déclare « favorable » à des alliances avec le MoDem pour les élections municipales de mars 2008.
« Les candidats présentés par le Parti socialiste doivent chercher le rassemblement le plus large », estime le maire de Dijon, précisant que ce rassemblement devrait s'opérer « sur la base de propositions communes ». Concrètement, M. Rebsamen envisage « un désistement au second tour pour celui qui arrive en tête ».
Par ailleurs, à trois jours de la fête de la Rose de Melle, le dirigeant socialiste prend la défense de Ségolène Royal, qui a « une légitimité électorale ». « Elle a été battue mais, contrairement à Lionel Jospin qui, en 2002, avait assumé seul la défaite, elle s'est penchée sur les causes de l'échec », juge celui qui codirigea la campagne socialiste.
24 août 2007
"Je n’ai pas d’opposition de principe à des discussions de fond avec le MoDem"
Interview publiée le 21 août 2007 dans Le Figaro.
Le FIGARO. – Comment jugez-vous sur les premiers mois de Nicolas Sarkozy?
Manuel VALLS. – Nous avons un président hyperactif. Cela ne me choque pas. Les Français lui ont donné la légitimité pour agir. Si l’hyperactivité ne peut pas être sa seule marque de fabrique, je me garderai bien d’un jugement hâtif. Cependant, je ne vois pas, par exemple, de stratégie économique et budgétaire. Au-delà de la méthode Coué, j’aimerais connaître les réponses du gouvernement face à la crise boursière. Le budget 2008 sera très difficile à bâtir avec une croissance molle et des déficits publics qui s’aggravent.
Le PS peut-il s’opposer sans avoir effectué son travail de rénovation intellectuelle?
Nous sommes au bout d’un cycle: une grande partie des idées de gauche se sont épuisées. Pour que le PS retrouve une crédibilité, il doit être porteur d’un projet vraiment différent. Cela demande du temps et beaucoup de travail. Si nous ne changeons pas en profondeur notre logiciel, nous resterons durablement dans l’opposition. Face à la droite, nous devons nous opposer en trouvant le ton juste, contrôler l’action du gouvernement, mais aussi proposer. Nous pouvons faire un bout de chemin avec la majorité, à condition qu’elle nous entende, sur des sujets qui peuvent faire consensus. Je pense aux moyens qu’il faut donner à la justice, à la lutte contre la criminalité ou encore au dossier de l’immigration.
Quels seront les sujets les plus difficiles à traiter pour le PS?
Nous sommes dans une économie de marché, il faut l’admettre définitivement. Nous devons dire également que le travail est une valeur, que nous ne sommes pas favorables à une société de l’assistanat. Nous devons tirer le bilan des 35 heures, être au clair sur les retraites et reconnaître que nous avons perdu une grande partie des salariés, séduits par le discours de Nicolas Sarkozy. Nous devons être aussi le parti de l’entreprise et des entrepreneurs, créateurs de richesses. Le deuxième sujet essentiel, c’est celui de l’autorité, qui est en crise. Une société a besoin de règles et d’ordre. L’autorité, républicaine, est une valeur de gauche, car son bon exercice permet de créer et de préserver le lien social, le « vivre ensemble».
Rénovation du PS et souci d’unité sont-ils compatibles?
Aujourd’hui, les socialistes apparaissent très divisés, alors même que les débats n’ont pas été menés. Ce qui nous a nui, c’est moins la confrontation que l’absence de volonté de trancher les questions essentielles.
Le PS doit-il associer le centre à sa réflexion?
Je n’ai pas d’opposition de principe à des discussions de fond avec le MoDem, à condition qu’il clarifie sa position vis-à-vis de la droite. Il est temps que nous ayons un débat sur nos alliances électorales, car je ne voudrais que ce soit la somme d’accords locaux aux municipales – ici à gauche, là avec le MoDem – qui définisse notre stratégie nationale.
Avec Arnaud Montebourg, Gaëtan Gorce et d’autres de la même génération, vous partagez le même appel à la rénovation…
Nous nous retrouvons d’abord sur l’idée qu’il faut sortir des carcans des courants et des écuries présidentielles qui ont ankylosé le PS. Nous souhaitons, ensuite, mener la rénovation des idées librement, sans tabou.
Formaliserez-vous un rapprochement lors du congrès?
Il est beaucoup trop tôt pour répondre. Je ne vais pas reproduire ce que je dénonce par ailleurs, c’est-à-dire un fonctionnement que nos militants ne supportent plus. Je ne veux plus du processus que nous avons vécu entre 2002 et 2007 et que la méthode proposée par François Hollande – attendre le résultat des municipales et ne pas affronter les grandes questions de fond – vise à reproduire pour que rien ne change.
Le nouveau leader du PS doit-il appartenir à cette génération?
Je le crois. Mais rien n’est écrit à l’avance. Il faut un changement à la tête du parti, c’est incontestable et attendu par les Français. Mais cela ne suffira pas à régler nos problèmes. Il faut aussi changer nos formes d’organisation et de débat pour être véritablement en phase avec la société.
Quel doit être désormais le rôle de Ségolène Royal?
Aucun leadership ne se décrète, mais elle a un rôle éminent à jouer. Il doit être intimement lié à la rénovation des idées. La campagne de Ségolène Royal a permis, parfois dans le désordre et l’absence de cohérence, d’avancer sur des questions comme le travail, l’ordre juste ou la nation. Faisons de cette période un véritable acquis.
Propos recueillis par Nicolas Barotte.
04 août 2007
Contre la franchise médicale
Article publié dans le journal le Monde du 21 juillet 2007.
Lors de l'instauration de la franchise de 1 euro en 2004, le Conseil constitutionnel avait estimé qu'une somme aussi faible ne portait pas atteinte au droit à l'égalité des soins mais avait émis les plus expresses réserves au cas où cette somme viendrait à être augmentée : ce qui est bien le cas avec ce nouveau projet de franchises.
Chacun peut vérifier sur le site du Conseil constitutionnel la teneur de la décision n° 2004-504 DC du 12 août 2004, liée à la réforme Douste-Blazy instituant la franchise de 1 euro, dans laquelle on peut lire : "Considérant, en troisième lieu, que le montant de la majoration de la participation de l'assuré devra être fixé à un niveau tel que ne soient pas remises en cause les exigences du onzième alinéa du préambule de la Constitution de 1946." A savoir : "La nation garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs."
Quant à l'idée de Martin Hirsch, que j'ai connu mieux inspiré dans le passé, de moduler le montant des franchises en fonction du revenu, elle constitue à la fois une usine à gaz qui obligera à communiquer aux caisses chaque année les revenus du ménage (dont les membres peuvent appartenir à des régimes différents), un archaïsme au moment où la notion de ménage est en pleine révolution dans notre société et un bouleversement de la Sécurité sociale, qui ne connaît pas des "ménages", mais uniquement des assurés et des ayants droit.
Il faut rajouter que l'idée initiale d'interdire aux complémentaires de rembourser ces franchises est contraire aux conventions de l'UE sur les assurances, selon lesquelles on ne peut pas interdire à un assureur d'assurer ce qu'il veut. Le gouvernement semble d'ailleurs s'être rendu compte de cette difficulté, puisqu'il n'est plus question de cette disposition... Tout comme il a abandonné depuis longtemps le prétexte de "responsabilisation" qui se voulait la justification de cette mesure.
Les franchises médicales sont une idée improvisée à la va-vite pendant la campagne électorale, sans aucune réflexion juridique, économique, sociale ni sanitaire préalable, et le gouvernement serait bien inspiré d'abandonner ce piège dans lequel il a été s'enferrer tout seul. Reste à trouver le moyen de ne pas perdre la face.
Dr. Elie Arié.
Cardiologue, enseignant-associé à la Chaire d'économie et gestion des services de santé au Conservatoire national des arts et métiers.
02 août 2007
« Les tensions au travail pèsent sur l'économie »
Interview publiée dans les Dernières Nouvelles d’Alsace du 7 juillet 2007.
Interview /Thomas Philippon, professeur à la Stern School of Business
L'économiste Thomas Philippon montre dans son livre «Le capitalisme d'héritiers» que les mauvaises relations entre salariés et patrons sont un facteur de blocage de l'économie française.
Quelle est la nature de la crise française du travail ?
La crise française est d'abord le fruit de relations sociales marquées par l'insatisfaction et la méfiance.
Le marché du travail, en .France traverse une crise: trop de jeunes et de seniors n'y trouvent pas leur place. Nous partageons tous ce constat, mais n'avons pas tous la même analyse des causes. Comme tous les économistes, j'avais commencé à travailler sur ce qu'on appelle les «rigidités»: la taxation du travail, des licenciements et l'indemnisation du chômage...
Cependant ces spécificités françaises n'apportent qu'une explication partielle aux différences de performances entre le marché du travail en France, en Allemagne, aux Etats-Unis et au Danemark. J'ai donc essayé de comprendre ce qui pouvait distinguer les différents pays au delà des mesures institutionnelles et de m'intéresser à des variables plus sociologiques, qui sont d'habitude exclues du champs de l'analyse économique. II fallait examiner une hypothèse: les Français sont-ils paresseux? Contrairement aux idées reçues, cette thèse ne tient pas la route. Les Français accordent plutôt plus d'importance au travail que les autres Européens.
Une fois éliminée la paresse généralisée, d'autres rigidités se font jour. Ainsi, les tensions dans les relations humaines, au travail pèsent au moins autant sur l'économie française que les «rigidités» législatives.
La spécificité française est que les patrons et les salariés ne parviennent pas à travailler harmonieusement ensemble?
On constate des facteurs de blocages. Jusqu'à présent, la recherche en France s'est surtout intéressée à l'Etat et aux syndicats mais peu aux patrons.
Or, il existe des constantes dans le patronat français a travers les âges, que ce soit à l'époque paternaliste des années 1900 ou au moment de la grande époque bureaucratique des années 1950-1960, et même encore aujourd'hui, alors que les modes d'organisation de ces capitalismes étaient .très différents.
Les patrons français ont une tendance à un certain autoritarisme, à centraliser le pouvoir, donc à ne pas déléguer, et une difficulté particulière à gérer la promotion interne. Ce faisant, ils ont tendance à enfermer les gens dans un statut, défini en terme de diplôme, d'ancienneté ou de nom de famille plutôt que de promouvoir des compétences.
Ces constantes ne sont pas indépendantes des constantes syndicales, La, méfiance des Syndicats vis-à-vis des patrons fait que ceux-ci sont toujours sur la défensive, qu'ils deviennent plus autoritaires, ne font pas de promotion interne et ne se renouvellent pas...
C'est un cercle vicieux...
En économie, on appelle cela un équilibre inefficace. Chaque acteur individuellement a intérêt à se comporter comme il se comporte. Mais cela crée un blocage... On ne peut s'attendre à ce qu'un individu, ou un seul groupe d'acteurs change, car de son point de vue, étant donné la situation actuelle il n'a pas de raison de changer.
Selon vous, il ne faut pas sous-estimer le «mécontentement» des Français au travail, car il a un coût pour l'économie de notre pays...
Ce mécontentement a un impact dans les entreprises, sur le marché du travail, et dans la perception que les gens ont de l'entreprise. Mais ces mauvaises relations au travail ont aussi des conséquences sur l'ensemble de la société, car elles influencent les pressions sociales sur tel-le ou telle loi.
Tout d'abord, dans les entreprises, cela créé beaucoup de perte de temps. Quand il y a un manque de confiance dans une organisation, au lieu de négocier rapidement, on perd un temps fou dans des négociations inutiles. Or le temps c'est de l'argent!
Par ailleurs, la difficulté à promouvoir les personnalités les plus dynamiques dans certaines organisations, entraîne une conséquence: on aura des leaders qui en moyenne ne seront pas les meilleurs, ce qui est dommage pour le pays dans son ensemble.
Ensuite, les, Français sont parmi les pays développés, les personnes qui sont les moins satisfaites de leur travail. Cela se traduit surtout après 50 ans, suite à l'accumulation des frustrations au cours d'une carrière. Le découragement et la lassitude au travail font que les salariés n'ont qu'une envie: partir à la retraite. Résultat: notre pays a un mal fou à mettre en oeuvre la réforme des retraites alors que tous les autres pays l'ont déjà mise en place?
La pyramide démographique nous oblige à travailler plus longtemps. Mais en France, le sujet fâche car les salariés n'ont qu'une envie c'est de quitter le monde du travail!
Pourquoi gère-t-on si mal les ressources humaines en France?
Historiquement, les ressources humaines sont un paramètre que les entreprises françaises ont toujours négligé. Dans notre tradition cartésienne, ce qui compte en premier c'est la technologie et le savoir-faire. Les rapports humains, on s'en occupe après, quand on a le temps. Or les rapports humains peuvent être productifs ou ... pas. On aura beau avoir la meilleure technologie du monde, si les gens passent leur temps à se chamailler ce ne sera pas productif!
Les entreprises ne sont pas les seules à en porter la responsabilité : les syndicats sont aussi en cause. Il faudrait faire un effort des deux côtés.
De quelle manière?
Nous devons sortir du travers français qui mise tout sur l'Etat, ou qui associe le dialogue social à la seule négociation à. Paris entre les centrales syndicales et le Medef. Le dialogue social c'est d'abord dans l'entreprise. Donc, les réformes de fond doivent se faire au sein de l'entreprise.
Au niveau national, il faut revoir la représentativité des syndicats, aller vers un accord majoritaire... Mais une fois cela réglé, on n'aura seulement commencé à aborder le problème. Tout sera à faire dans les entreprises. Il faut leur donner plus de moyens de négociation pour s'organiser au niveau: local. Trouver le bon donnant-donnant pour faire tomber la méfiance réciproque entre dirigeants et salariés.
Propos recueillis par Elodie Bécu.
07 juillet 2007
Pourquoi les députés du MoDem n'ont-ils pas voté la confiance au gouvernement ?
L'Assemblée nationale a voté, mardi 03 juillet dernier, la confiance au gouvernement Fillon. Les députés MoDem se sont abstenus pour les raisons que François Bayrou a données dans son explication de vote. Thierry Benoît, député MoDem d'Ille-et-Vilaine répond à la question du jour du quotidien la Croix.
« Nous nous sommes abstenus car nous émettons une importante réserve au discours de politique générale du Premier ministre : ce dernier n’a pas montré sa volonté de réduire le déficit de l’Etat et la dette publique. L’Europe nous attend d’ailleurs sur ce défi majeur, puisque tous les Etats membres se sont engagés à contenir le niveau des dépenses publiques. Or, lorsque le Premier ministre annonce un retour à l’équilibre à l’horizon 2012, cela signifie qu’il n’amorce pas dès aujourd’hui ce retour à l’équilibre. En ce qui me concerne, le contexte local particulier, dans ma circonscription de Fougères-Liffré, a également compté. Au second tour des législatives, les électeurs avaient en effet le choix entre un candidat de la majorité présidentielle et moi. Je n’oublie pas que j’ai été élu par des électeurs de droite et par des électeurs de gauche. En m’abstenant, je ne heurte pas ceux de droite et j’envoie un signe à ceux de gauche. Cela dit, je crois sincèrement en la bonne foi du Premier ministre. J’ai accueilli son discours ave respect. Et, par nature, je fais confiance aux hommes et aux femmes. Mon abstention n’est donc pas un vote de défiance. Elle me permettra de voter, pendant toute la législature, en mon âme et conscience. Je ne suis ni lié à la majorité présidentielle et au gouvernement ni, comme l’opposition, ligué contre eux. Dès que des propositions du gouvernement seront pertinentes, les députés du MoDem le diront et les voteront. Nous avons vocation à être une force de proposition et non pas d’opposition systématique. Nous allons porter, à quatre, cette nouvelle approche de la politique. A l’image du projet présidentiel de François Bayrou, la priorité des priorités est pour nous de replacer la dignité humaine au cœur de toutes les préoccupations. On ne peut pas construire une société uniquement sur l’argent et sur les puissances financières. »
Propos recueillis par Laurent de Boissieu
La Croix